Séance 19 du 11/02/18

Par Sylv

Extraits du journal personnel de Jasken

[Fort Ivar, Quelque part entre Sundas 21 et Mondas 22 Soufflegivre 4E201]

Il existe une heure morte dans la nuit, l’heure la plus noire, la plus froide, celle où le monde a oublié le soir et où l’aube n’est pas encore une promesse. Une heure où il est beaucoup trop tôt pour se lever, mais si tard que se coucher n’a plus beaucoup d'intérêt.

Alors j’ai quitté la douceur du corps chaud étendu près de moi pour prendre ma plume en espérant que coucher mes pensées sur le papier me permettront d’y trouver du sens. J’ai passé ce soir la meilleure soirée depuis des semaines, peut être des mois. Il est un temps où de l’alcool, de la musique et la tendresse d’une charmante demoiselle auraient suffit à me combler, à prolonger l’illusion d’une vie bien remplie. Mais pas ce soir. Ce soir ce masque est plus lourd que jamais à porter. Pourquoi ?

Une heure les illusions n’ont plus d’effet.

J’avance depuis des jours, bloqué dans cette heure. Comme étranger aux évènements qui m’entourent, je survole les scènes de ma vie comme un spectateur. Ou comme si je m’éveillai d’un sommeil pendant lequel un autre aurait vécu ma vie. Chaque jour nous plonge un peu plus dans les horreurs d’une guerre qui n’en est pourtant qu’à ses prémices. “Une guerre” mais laquelle ? Celle fratricide qui va déchirer Bordeciel et achever de mettre l’Empire en pièce ? Celle qui, prophétisée depuis la nuit des temps au point d’être devenue une légende, va mener le monde entier au bord du gouffre ? Ou encore celle qui va voir l’avènement des enfants de la nuit si ce que nous a dit Cassandra s’avérait exact ? Comment au juste de simples mortels peuvent affronter une telle conjonction d’évènements ? Comment autant de potentialité peut reposer sur une seule paire d’épaules, aussi légendaire soit elle ? Les Enfants de Dragon des légendes, j’ai beau fouiller dans mes souvenirs, n’ont jamais eu autant de périls à affronter. Pas même Sainte Alessia ou encore Tiber Septim qui fut élevé au rang de Divin.

Une heure où les doutes arrachent à votre âme les derniers lambeaux de santé mentale.

Aujourd’hui, les doutes sont plus fort que la foi que l'on peut accorder à la nature divine d’une mission. A quoi bon se battre, lutter encore et toujours contre l’adversité et les flots du destin ? Depuis que nous avons croisé ce groupe de soldats survivants je n’arrive plus à me défaire de ces idées noires. Car à tous ces présages funestes je dois ajouter le poids du passé. J’ai vécu dans le déni si longtemps, ai été si stupide de penser que je pouvais l’enfouir et l’oublier à jamais. Lorsque plus tard nous avons croisé les vestiges de la troupe impériale sur la route je n’ai pas voulu avancer. Je ne voulais pas savoir, et surtout je ne voulais pas savoir ce que j’aurai ressenti si je l’avais vu là, étendu dans la neige écarlate. Mais il faut bien avancer encore et toujours. Aujourd’hui encore, je suis déchiré. Penser qu’il puisse être mort m’accable mais je redoute de le croiser car je sais que comme notre père il n’a jamais été enclin au pardon. Et je ne lutterai pas, je ferai face au châtiment que j’ai fuit si longtemps car au fond je sais que ce que j’ai fait ne peut être pardonné.

Une heure où le voile entre cauchemars et réalité s’efface.

Cette nuit que nous avons passé dans la tour n’a fait que prolonger mes tourments. L’humeur morose de Cassandra ; la manière dont chacun a inconsciemment évité les autres dès le combat terminé ; les effets personnels des soldats entassés dans un coffre par les charognards qui avaient détroussé leurs cadavres, petits vestiges morcelés de vies maintenant perdues, entassés sans soin comme leurs propriétaires plus loin sur la route. Même l’alcool de mauvaise qualité de leur stock, qui aurait du m’assommer et faire taire mes angoisses, est resté sans effet. Muth’serra a voulu me parler. Étrange quand on y pense qu’un Altmer soit la personne qui fasse preuve du plus d’empathie. Mais je n’ai pas réussi à lui exprimer mes angoisses. Le lendemain, sur le cheval que nous avons partagé - puisqu’il a prêté le sien à Cassandra - nous avons échangé quelques mots mais, une fois de plus, j’ai été trop lâche pour avouer pourquoi si nous croisons ce Légat vivant, il vaut mieux qu’ils m’abandonnent à mon sort. Peut être d’ailleurs que je devrais leur fausser compagnie. Ce soir, si je disparaissais je contribuerai à ne pas rajouter d'embuche sur leur route déjà encombrée. C’est déjà une contribution énorme à leur quête, peut être la plus sage. Je pourrais rester à Fort Ivar quelques temps… L’endroit est accueillant, bien plus que Minalten où nous avons fait halte la nuit d’avant.

Une Thane s’y est installée et a fortifié la place mais j’ai connu des campements militaires bien plus accueillants que cet endroit ! Non seulement nous avons été chargé de livrer un message à l'intention de la Jarl Laila de Faillaise comme de vulgaires coursiers. Mais en plus, pour avoir le droit de nous reposer quelques heures dans un dortoir nauséabond, nous avons dû participer aux patrouilles nocturnes. Pire, en arborant les tabards de la châtellerie de la Brêche. J’attendais avec impatience que le refus d’Elcor provoque une réaction quelconque, de nos “hôtes” ou du reste du groupe, mais malheureusement le Skall s’est gentiment plié quand Urh lui a demandé de satisfaire la requête qui nous était présentée…

Mais peut-être suis-je injuste. Peut-être que la présence d’un dragon justifiait la réaction de la Thane et la tension qui régnait à Minalten. Nous l’avons aperçu en fin d’après midi avant d’arriver au fortin. J’avoue sans honte que la terreur qui s’est emparée de moi n’avait jamais connue d’égale. Je ne sais pas si ce qui m’a le plus paralysé est de voir cette bête immense tournoyer en rugissant avant de s’envoler vers le sud ou bien qu’Elcor, qui est censé être l'incarnation mythique de cet être qui seul a le pouvoir terrasser définitivement un dragon, se soit effondré en proie à de vives douleurs et saignements. Comment pourra-t-il les combattre s’ils ont une telle emprise sur lui ? “Réveillez vous Alduin est là, respectez votre serment”. Est-ce que les mots qui ont résonné pour lui seul à ce moment lui étaient destinés ? Où bien l’ennemi sonne le rappel de ses troupes ?

Une heure où je suis là, penché sur une feuille à regarder les mots se former alors que l’encre qui s’écoule est absorbée comme la neige absorbe le sang. Peut-être est-ce simplement la fatigue accumulée, les horreurs croisées depuis ce jour fatidique où la caravane Khajiit s’est faite attaquer sur la route du col du Pic du Sud. Dans ce cas un simple petit remontant résoudrait tous mes problèmes, une peu de volonté et de courage liquide contenu dans cette petite fiole pourpre, pour m’aider a y voir plus clair, à me relever… Mais pas ce soir, ce soir je veux juste retourner me noyer dans l’or liquide de ses cheveux et la langueur de ses cuisses. Dérober un peu de chaleur et me perdre dans ses yeux comme s’il n’y avait pas de lendemain. Car à présent rien n’est plus incertain.